Tous les matins, ils se levaient à l’aube.

Ils déjeunaient sur leur vieille table en bois, près du fourneau ou elle allait faire mijoter la soupe du midi et du soir. Ils échangeaient quelques mots sur le temps qu’ils faisaient et sur leurs articulations qui les faisaient souffrir. Il faut dire qu’à quatre-vingt-douze ans ils n’étaient plus tous jeunes.

Le matin, Marcel faisait un tour dans le jardin prenait de l’avance. Il ne pouvait plus plier les genoux pour s’occuper de ses plants de légumes. Cela devenait délicat. Et ce n’est pas Joséphine qui pouvait s’en occuper, elle avait trop à faire comme ça, lire le journal, cuisiner, raccommoder, tricoter pour ses arrières petits-enfants qu’elle ne voyait même pas.

Les après-midi, ils sortaient s’asseoir devant la maison, sur leur petit banc, auquel il manquait de la peinture par-ci, par-là. Ils contemplaient la pelouse qui avait besoin d’être tondue, le toit de la grange qui devait être refait, les oiseaux qui faisaient leur nid dans l’acacia… Par moment, ils piquaient du nez.

banc

Puis ils rentraient à l’intérieur, regardaient leurs jeux télévisés, mettaient la table, savouraient leur soupe. Joséphine faisait des mots-mêlés, et Marcel nettoyait sa collection de petites voitures, tous les soirs. Soirs après soirs, dans leur petit salon.

Chaque jour, ils attendaient leur auxiliaire de vie pour la toilette quotidienne, Emeline. Ils n’étaient plus capable de s’en charger, cela devenait trop fastidieux pour leurs épaules toutes raides. Et puis l’infirmière passait aussi pour faire l’insuline de Marcel et l’anticoagulant de Joséphine. Elle était à l’heure Anne-Marie pour les piqûres. En plus elle venait toujours accompagnée de son plus beau sourire et des plus belles attentions à leurs égards. Ces derniers temps elle devait faire les pansements de Joséphine qui faisait des chutes à répétitions. Cela lui prenait plus de temps, du coup elle en apprenait plus sur la vie du vieux couple. Elle les appréciait beaucoup. Et Marcel et Joséphine aimait les attendre, elle et Emeline.

Ils ne voyaient presque plus leurs enfants partis s’installer à la capitale quelques années plus tôt, pourtant retraités maintenant. Et leurs petits-enfants, quand-à eux passaient leur temps à brasser tant et plus d’argent dans leur grande tour. Ils ne souciaient plus d’eux.

Un matin, Anne-Marie accompagnée d’Emeline vinrent toutes les deux la mine triste. Marcel et Joséphine s’inquiétèrent. Mauvais bilans sanguins ? Décès dans le village ?

Ils s’installèrent tous les quatre autour d’un café après les soins quotidiens. Anne-Marie dû s’armer de courage pour leur annoncer la terrible nouvelle.

Marcel et Joséphine allaient devoir se rendre en maison de retraite. Leur maintien à domicile n’était plus possible. Trop de chutes, trop de soins, trop de solitude, trop d’isolement.

Il fallait qu’ils se rendent à l’évidence. Leur départ étaient prévus pour le mois prochain.

L’infirmière et l’auxiliaire de vie les aidèrent à préparer leurs valises. Quatre valises. Quatre valises allaient renfermer leur vie, leurs souvenirs vécus dans cette demeure. Quatre valises. Des habits, un réveil, quelques livres, des photos, des papiers administratifs, la canne de George, les affaires de toilettes du couple. Quatre valises. Quatre-vingt-douze ans de vie, soixante-quatorze ans de vie commune dans quatre valises !

Valises

Leur vie allait être différente. Levé à sept heures. Petit-déjeuner à huit heures. Toilette à neuf heures. Attendre le repas de midi. Digérer. Attendre le goûter de quatre heures. Regarder la télévision. Attendre le dîner de dix-huit heures. Digérer. Attendre qu’on vienne les coucher à dix-neuf heures trente.

Plus de soupe sur le fourneau, plus d’oiseaux dans l’acacia, plus de banc à la peinture écaillée, plus de petites voitures à épousseter. Cela allait devenir la vie des deux petits vieux.

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2 comments
  • fedora
    22 août 2015 at 8 08 45 08458

    Bon ben je ne peux pas dire que je suis en joie en lisant ton billet… loin de là… c’est vraiment triste… c’est souvent la réalité 🙁 🙁

    Reply
    • Neurones en Eventail
      22 août 2015 at 11 11 03 08038

      Oui ca m’attriste aussi, mais c’est ce que je vois au quotidien !

      Reply

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